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Méphistophélès Suprème actif


Inscrit le: 10 Sep 2006 Messages: 4086
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Posté le: Dim Juin 15, 2008 11:09 am Sujet du message: Franz Kafka: une écriture paranoïaque |
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Franz Kafka: une écriture paranoïaque
Kafka est obsédé par le regard. Son œuvre toute entière pourrait se résumer en
un tiraillement perpétuel entre deux dynamiques : l’exhibition et
l’occultation. Il faut soustraire le corps abject du héros kafkaïen, frapper
d’inexistence une nature qui blesse les regards, tout autant qu’il est
plaisant de montrer ce corps - ou pour mieux dire – de le jeter en pâture à la
foule. L’esthétique kafkaïenne est fondamentalement une esthétique
sadomasochiste. Il y a une victime : le protagoniste, il y a aussi un bourreau
: autrui.
La victime se caractérise toujours par son innocence – K ignore pourquoi il
est inculpé, Samsa ignore pourquoi il se transforme – mais cette innocence est
modulée par un profond sentiment de culpabilité, et c’est-là une preuve
suffisante pour le condamner. Le héros kafkaïen est à l’image de ces figures
mythiques que l’on trouve dans la tragédie racinienne : puisque le destin
s’acharne sur elles, il faut bien qu’elles soient coupables, qu’il y ait une
raison à tout cela. La punition précède la faute, et selon une logique
cruellement biaisée, la punition appelle la faute. Comme le fait remarquer
Roland Barthes (Sur Racine), la
victime excuse sans cesse son bourreau, elle consent à se rendre coupable,
dans la mesure où il est inconcevable pour elle que le destin soit injuste,
qu’elle puisse être punie tout en étant innocente. Que ce soit chez Racine ou
chez Kafka, la finalité est du reste la même : il faut inspirer au lecteur la
crainte et la pitié.
La culpabilité chez Kafka n’est pas seulement un sentiment, c’est une marque
physique qui le distingue des autres, elle le hisse au centre des regards – en
cela, la culpabilité apparaît clairement comme une forme de narcissisme.
Cependant l’objet que l’on exhibe n’est pas un modèle, c’est tout au contraire
un objet d’affliction. Il y a une jouissance sadique à montrer l’homme parvenu
au dernier degré de la déchéance, comme pour dire : « voici ce qui vous
répugne, ce qui devrait être caché, me voici, moi, dans toute mon ignominie :
punissez-moi ». Qu’il soit cafard ou jeûneur amaigri, reposant mollement dans
sa petite cage de fer, le héros kafkaïen a perdu toute dignité, toute humanité
: il répugne autant qu’il fascine. Il n’existe pas hors du regard d’autrui,
car c’est autrui qui le façonne. Aussi, le protagoniste de la nouvelle Un artiste de la faim prend-il plaisir à se
montrer à la foule, et la foule prend-elle plaisir à le voir. Que la foule se
détourne de lui, et il n’existe plus, il meurt, jusqu’à son cadavre que l’on
oublie quelque part au fond d’une ménagerie.
Il y a chez Kafka cette obsession du jugement. Montrer, c’est soumettre la
victime à la sentence d’autrui, à celle du Père – certains écrits tels que
Le Procès ou Le Verdict sont assez révélateurs de cette thématique – ; aux
antipodes, cacher, c’est retarder le plus possible le moment fatidique où la
victime devra se montrer. Ce moment est soigneusement préparé, mis en scène
pourrait-on dire. A la manière d’un acteur qui soignerait son entrée, le héros
kafkaïen est un show-man. Le passage de l’ombre à la lumière, de la solitude
d’une chambre close à l’ouverture sur la société, est avant tout une
transition d’ordre métaphysique : l’on passe du rêve à la réalité, de la
pensée à la forme. Dans une certaine mesure, c’est à ce moment-là que la
culpabilité arrive à maturation, qu’elle se concrétise, explose. C’est le
moment tragique où tout se dévoile. En schématisant quelque peu, l’on arrive à
un déploiement en trois actes : prise de conscience de la faute (le personnage
est inculpé), tentative d’occultation de cette dernière (le personnage
présente sa défense), révélation finale débouchant souvent sur la mise à mort
(le personnage est condamné).
Le jugement possède deux caractéristiques primordiales : primo, il se prononce
toujours à l’encontre du héros, deuxio, il est unanime. Peut-être faut-il voir
dans le détachement apparent du narrateur vis-à-vis du personnage,
l’expression même de cette unanimité. Loin de s’identifier à son héros,
l’instance narrative semble incarner la doxa, l’opinion publique. Cette entité vague mais omniprésente,
fondamentalement hostile, c’est une fois encore un regard étranger pointé sur
la victime, une condamnation latente. Que l’humour noir se substitue à toute
empathie est du reste très révélateur de ce phénomène : nous ne plaignons pas
le héros kafkaïen, nous nous rions de lui, nous le trouvons ridicule. Pour
autant, il ne faut pas s’y tromper, c’est bien lui-même que peint Kafka
lorsqu’il s’essaye à l’écriture. Le récit kafkaïen est un récit paranoïaque,
dont la principale qualité est d’épouser la forme même de ce dérangement
psychique : c’est un mouvement qui tend vers l’exclusion, la contraction, le
barricadement . Le protagoniste entre au-dedans de lui-même afin de ne laisser
aucune trace de son passage dans la sphère textuelle : et c’est dans le néant
de l’interligne que l’auteur et son personnage se retrouvent, se confondent,
et s’annulent.
Oscillant sans cesse entre pudeur et intimité, introversion et prise de
distance, la frustration et la paranoïa sont un seul et même grondement qui
s’élève, triomphant, dans le récit kafkaïen, balayant tout sur son passage :
le réel, le vraisemblable ; jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien, et que
l’auteur puisse jouir de ce repos éternel qui est celui du coupable, enfin
condamné. |
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Méphistophélès Suprème actif


Inscrit le: 10 Sep 2006 Messages: 4086
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Posté le: Mar Juin 17, 2008 10:44 am Sujet du message: |
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Long ? Pas intéressant ? Compliqué ? Journée difficile ? |
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Silver Mercure Suprème actif


Sexe:  Inscrit le: 04 Sep 2006 Messages: 5175
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Posté le: Mar Juin 17, 2008 11:10 am Sujet du message: |
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inutile d'insister, tu auras tes résultats en même temps que tout le monde sur
le site de l'académie !! _________________ You won't kill me out of some misplaced sense of self-righteousness, and I won't kill you because - you're just too much fun |
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lilith888 Actif


Sexe:  Inscrit le: 21 Fév 2006 Messages: 807 Localisation: ailleurs land
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Posté le: Mar Juin 17, 2008 11:25 am Sujet du message: |
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Galior Suprème actif


Sexe:  Inscrit le: 07 Déc 2007 Messages: 3386 Localisation: Finis Terrae
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Posté le: Mar Juin 17, 2008 11:30 am Sujet du message: |
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| Méphistophélès a
écrit: | | Long
? |
Oui
| Méphistophélès a
écrit: | | Pas intéressant
? |
Si, je trouve. C'est bien écrit, j'ai réussi à lire jusqu'au bout (malgré mon
exaspération grandissante à la vue d'une analyse de texte).
| Méphistophélès a
écrit: | | Compliqué
? |
Quand on n'a rien lu de Kafka, peut-être bien... (Aouch ! Grillée) _________________
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? Membre

Sexe:  Inscrit le: 09 Déc 2006 Messages: 141
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Posté le: Jeu Juin 19, 2008 11:15 am Sujet du message: Re: Franz Kafka: une écriture paranoïaque |
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| Méphistophélès a
écrit: | Franz Kafka: une écriture paranoïaque
Kafka est obsédé par le regard. Son œuvre toute entière pourrait se résumer en
un tiraillement perpétuel entre deux dynamiques : l’exhibition et
l’occultation. Il faut soustraire le corps abject du héros kafkaïen, frapper
d’inexistence une nature qui blesse les regards, tout autant qu’il est
plaisant de montrer ce corps - ou pour mieux dire – de le jeter en pâture à la
foule. L’esthétique kafkaïenne est fondamentalement une esthétique
sadomasochiste. Il y a une victime : le protagoniste, il y a aussi un bourreau
: autrui.
La victime se caractérise toujours par son innocence – K ignore pourquoi il
est inculpé, Samsa ignore pourquoi il se transforme – mais cette innocence est
modulée par un profond sentiment de culpabilité, et c’est-là une preuve
suffisante pour le condamner. Le héros kafkaïen est à l’image de ces figures
mythiques que l’on trouve dans la tragédie racinienne : puisque le destin
s’acharne sur elles, il faut bien qu’elles soient coupables, qu’il y ait une
raison à tout cela. La punition précède la faute, et selon une logique
cruellement biaisée, la punition appelle la faute. Comme le fait remarquer
Roland Barthes (Sur Racine), la
victime excuse sans cesse son bourreau, elle consent à se rendre coupable,
dans la mesure où il est inconcevable pour elle que le destin soit injuste,
qu’elle puisse être punie tout en étant innocente. Que ce soit chez Racine ou
chez Kafka, la finalité est du reste la même : il faut inspirer au lecteur la
crainte et la pitié.
La culpabilité chez Kafka n’est pas seulement un sentiment, c’est une marque
physique qui le distingue des autres, elle le hisse au centre des regards – en
cela, la culpabilité apparaît clairement comme une forme de narcissisme.
Cependant l’objet que l’on exhibe n’est pas un modèle, c’est tout au contraire
un objet d’affliction. Il y a une jouissance sadique à montrer l’homme parvenu
au dernier degré de la déchéance, comme pour dire : « voici ce qui vous
répugne, ce qui devrait être caché, me voici, moi, dans toute mon ignominie :
punissez-moi ». Qu’il soit cafard ou jeûneur amaigri, reposant mollement dans
sa petite cage de fer, le héros kafkaïen a perdu toute dignité, toute humanité
: il répugne autant qu’il fascine. Il n’existe pas hors du regard d’autrui,
car c’est autrui qui le façonne. Aussi, le protagoniste de la nouvelle Un artiste de la faim prend-il plaisir à se
montrer à la foule, et la foule prend-elle plaisir à le voir. Que la foule se
détourne de lui, et il n’existe plus, il meurt, jusqu’à son cadavre que l’on
oublie quelque part au fond d’une ménagerie.
Il y a chez Kafka cette obsession du jugement. Montrer, c’est soumettre la
victime à la sentence d’autrui, à celle du Père – certains écrits tels que
Le Procès ou Le Verdict sont assez révélateurs de cette thématique – ; aux
antipodes, cacher, c’est retarder le plus possible le moment fatidique où la
victime devra se montrer. Ce moment est soigneusement préparé, mis en scène
pourrait-on dire. A la manière d’un acteur qui soignerait son entrée, le héros
kafkaïen est un show-man. Le passage de l’ombre à la lumière, de la solitude
d’une chambre close à l’ouverture sur la société, est avant tout une
transition d’ordre métaphysique : l’on passe du rêve à la réalité, de la
pensée à la forme. Dans une certaine mesure, c’est à ce moment-là que la
culpabilité arrive à maturation, qu’elle se concrétise, explose. C’est le
moment tragique où tout se dévoile. En schématisant quelque peu, l’on arrive à
un déploiement en trois actes : prise de conscience de la faute (le personnage
est inculpé), tentative d’occultation de cette dernière (le personnage
présente sa défense), révélation finale débouchant souvent sur la mise à mort
(le personnage est condamné).
Le jugement possède deux caractéristiques primordiales : primo, il se prononce
toujours à l’encontre du héros, deuxio, il est unanime. Peut-être faut-il voir
dans le détachement apparent du narrateur vis-à-vis du personnage,
l’expression même de cette unanimité. Loin de s’identifier à son héros,
l’instance narrative semble incarner la doxa, l’opinion publique. Cette entité vague mais omniprésente,
fondamentalement hostile, c’est une fois encore un regard étranger pointé sur
la victime, une condamnation latente. Que l’humour noir se substitue à toute
empathie est du reste très révélateur de ce phénomène : nous ne plaignons pas
le héros kafkaïen, nous nous rions de lui, nous le trouvons ridicule. Pour
autant, il ne faut pas s’y tromper, c’est bien lui-même que peint Kafka
lorsqu’il s’essaye à l’écriture. Le récit kafkaïen est un récit paranoïaque,
dont la principale qualité est d’épouser la forme même de ce dérangement
psychique : c’est un mouvement qui tend vers l’exclusion, la contraction, le
barricadement . Le protagoniste entre au-dedans de lui-même afin de ne laisser
aucune trace de son passage dans la sphère textuelle : et c’est dans le néant
de l’interligne que l’auteur et son personnage se retrouvent, se confondent,
et s’annulent.
Oscillant sans cesse entre pudeur et intimité, introversion et prise de
distance, la frustration et la paranoïa sont un seul et même grondement qui
s’élève, triomphant, dans le récit kafkaïen, balayant tout sur son passage :
le réel, le vraisemblable ; jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien, et que
l’auteur puisse jouir de ce repos éternel qui est celui du coupable, enfin
condamné. |
Tu dis sans doute vrai  |
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X Membre

Inscrit le: 24 Mai 2008 Messages: 138
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Posté le: Mer Juin 25, 2008 3:30 pm Sujet du message: |
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Méphistophélès est un génie ! je le dis toujours c'est un génie ! |
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dgé De passage

Sexe:  Age: 20 Inscrit le: 19 Oct 2007 Messages: 23 Localisation: Nice
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Posté le: Lun Juil 07, 2008 10:17 pm Sujet du message: |
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Mephistophélés ton analyse de l'oeuvre kafkaienne est certes pertinente et
trés bien construite ce qui ne fait aucun doutes. Toutefois fais-tu cela afin
de nous apporter ton point de vu sur le sujet ou est-ce-que c'est dans le but
de te rassurer par rapport à un exam que tu aurais rendus et dont ton post
serait alors le patchwork ? Quoi qu'il en soit bravo ton analyse est trés
bonne j'espere lire d'autre aussi bonne productions de ton cru _________________ " le plus beau apres que d'aimer c'est de confesser son amour" |
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Méphistophélès Suprème actif


Inscrit le: 10 Sep 2006 Messages: 4086
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Posté le: Mar Juil 08, 2008 10:33 am Sujet du message: |
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Ceci n'est pas un devoir, Kafka n'est malheureusement pas au programme de
licence de Bordeaux III. Il s'agit, comme tu l'as justement souligné, d'un
patchwork. Et je vous remercie pour vos gentils compliments. |
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